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LA VOIX DU BAMBOU

Lorsque les samouraïs au chômage ne devenaient pas brigands de grands chemins, ils devenaient moine zen. C'est ainsi que bouddhisme japonais prit cette forme martiale et austère (bien qu'elle ne manque pas d'humour) à l'époque Meiji, forme qu'elle garde aujourd'hui sans que les siècles n'aient l'air de l'affecter. Parmi les diverses écoles, il en est une qui a réussit à condenser la totalité de l'enseignement du Bouddha, ainsi que des pratiques d'éveil, dans le simple son d'une flûte de bambou. On l'appelle l'école Fuke, et la flûte s'appelle Shaku Achi. Les moines qui se dédiaient à cette Voie du souffle pur, les Komuzo, portaient un masque d'osier cachant leur visage, afin de rester dans l'anonymat propre au Vide fondamental. Il allaient par les chemins pour mendier leur nourriture en échange du son de la flûte, dont la simple audition est sensée apporter toutes les bénédictions, et même de provoquer l'Éveil du Bouddha chez l'auditeur.

 

 

 

Komuzo
Statuette représentant un Komuzo qui joue de la flûte le visage recouvert d'un panier d'osier. L'occultation de son visage renvoie à l'expérience de la Vacuité originelle.


 

LA NATURE DU VIDE

La musique composée pour cette flûte, inspirée des forces naturelles, est d'une subtilité incomparable. En un seul souffle, le son passe par des nuances et des modulations d'une finesse remarquable, des déchirements abrupts, des cris sauvages, des envols d'oiseaux, des feulements de vent. Naissant de rien pour aller à rien, un seul souffle condense la totalité de la destinée humaine, et c'est de ce rien que le musicien vient plonger son inspiration, donnant à chaque nouvelle note l'énergie de la naissance du monde. Condensant toute sa pratique dans la maîtrise de son souffle, le Komuzo revient à l'enseignement originel du Bouddha, qui recommande de poser toute son attention sur les va-et-vient spontanés de la respiration. Rendre sonore cette spontanéité, sans la perdre, c'est rendre audible ce que l'âme éprouve dans ce retournement où elle se découvre soudain pure vibration dans le silence... Un saut immobile. « Bondir comme un tigre assis »...

 

 

La flûte Shakuhachi

La fabrication de la flûte nécessite plusieurs années, lui donnant une valeur parfois inestimable, selon la réputation de l'artisan. "Shakuhachi" signifie une longueur (52 cm), bien qu'il existe des flûtes plus longues, comme nous le montre ici Akikazu Nakamura.

 

Lorsque les Komuzo rencontraient leurs anciens collègues, les brigands, ils n'avaient pas le droit de se servir d'une arme pour se défendre. Mais on raconte qu'alors la flûte, robuste bambou taillé dans la racine même de la plante, se transformait aisément en massue redoutable. Les voies de l'Éveil étant aussi impénétrable qu'un paradoxe, écouter Goro Yamaguchi - merveilleux flûtiste japonais considéré comme « Trésor national vivant » - suffit à convaincre quiconque douterait encore que l'éveil se tient bien tout entier dans une simple tige de bambou.

 


 

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