LA VOIX DE DIEU
La Kabbale est une tradition juive qui se fonde sur le postulat que l'univers est créé par la voix de Dieu. Elle postule aussi que la Torah est comme la partition de cette création et que «Écoute Israël» constitue l'avant-premier de tous les commandements. Héritière des anciennes traditions mystiques de la tradition juive, elle apparaît au moyen-âge, en Provence et en Espagne, à l'époque des troubadours.
La Kabbale se fonde sur une approche singulière de la langue, considérant que le plus petit élément signifiant n'est pas le mot, mais la lettre. Chacune des lettres de l'alphabet possédant un sens symbolique propre et une valeur numérique. Il devient ainsi possible de pénétrer le sens global d'un mot en le lisant comme la conjonction de plusieurs valeurs entrelacées; ce mot étant relié avec d'autres mots possédant les mêmes lettres, dans un ordre différent, ou les mêmes valeurs numériques. Ainsi, le texte de la Torah devient l'enjeu d'une relecture où le potentiel de signifiance ne s'arrête pas au sens linéaire, mais rapproche les lointains en se déployant dans les interrelations secrètes que les lettres des mots, par delà les limites des phrases et des chapitres, entretiennent entre elles.
De la même façon que la vibration d'une corde de harpe excite la vibration de certaines de ses autres cordes - selon des rapports de sympathie harmonique - chaque mot est en relation intime avec plusieurs autres, ce qui amplifie la signifiance de chacun. C'est donc, selon cette poétique, en explorant la trame vibratoire qui sous-tend la partition de la création que les kabbalistes déconstruisent l'écorce du sens littéral pour entrer en relation pulsante avec la sève même de l'Arbre de Vie : la Voix originelle. |
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Le joueur de sophar
Instrument rituel majeur de la tradition juive, la corne de bélier rappelle
l'animal sacrifié à la place d'Isaac. Associé au Jubilé (qui symbolise le degré
zéro de la création), le sophar marque les moments majeurs de la liturgie en
représentant, selon la kabbale, la matrice sonore de la création. |
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Cette Voix est non seulement la dynamique vibratoire qui permit l'émergence de l'univers, mais aussi celle qui sous-tend le surgissement de tout instant. Ainsi, se placer à l'écoute de cette Voix, c'est s'introduire dans le courant de la création et entrer en interaction avec Elle. C'est là une responsabilité vertigineuse, expliquant la dimension initiatique qui interdit, par exemple, d'étudier la Kabbale avant l'âge de 40 ans et en l'absence d'un maître qualifié capable de vérifier l'attitude éthique de ses disciples.
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L'ARBRE DES SONS
L'approche du langage de la Kabbale se fonde sur un modèle cosmologique de la diffraction sonore, sous la forme d'un arbre cosmique ayant pour fonction de conduire et de doser l'influx du créateur au sein de sa création. Ainsi, le sommet de l'arbre reçoit-il l'influx sous la forme d'une Voix silencieuse qui prend, par degré, sa consistance sonore. Celle-ci passe par un état paradoxal, à la fois audible et inaudible (la « Voix de fin silence » que le prophète Élie entendit), pour advenir en cette « Voix de Jacob » qui retentit depuis le coeur de l'arbre, vibrant jusque dans ses racines. Or, en cet ultime degré - les racines - se joue un mystère, qui est à la fois celui de l'écoute et de la fécondité cosmique. La tradition le nomme Malkout, la Souveraine et révèle la dimension féminine de cette épouse de Dieu qui règne aux fondements de l'Arbre cosmique.
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Cette introduction du Féminin dans la sphère divine par les rabbins se fait en même temps que les troubadours centrent leur poésie sur la Dame, qui donnera bientôt ses traits au culte grandissant de la Vierge Marie. Cette naissance occidentale et cette résonance entre les deux courants culturels, permettent de mieux entendre l'influence que la Kabbale exercera sur les penseurs chrétiens de la Renaissance, qui liront avec stupéfaction « le Livre de la Splendeur », « le Livre de la Formation », « le Livre de la Lumière », découvrant soudainement une nouvelle chambre d'écho qui leur permet d'entendre autrement leur propre héritage chrétien. Cette influence, jusqu'à nos jours, joua plus ou moins implicitement dans divers courants, dont la Franc-maçonnerie, avant de redevenir explicite sur la scène philosophique contemporaine avec le travail de Guershom Scholem - relayé par Moshe Idel - et l'intérêt que lui portent des philosophes comme Martin Buber, Claude Vigée, Marc-Alain Ouaknin ou Patrick Levy.
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