TRADITIONS
Certaines cultures humaines ont particulièrement travaillé cette capacité que possède l'homme de se mettre à l'écoute du monde, des autres, comme de lui-même. Elles ont ainsi découvert les vertus de ce geste intérieur qui transmue le corps humain en une sorte d'antenne ultra-sensible, susceptible de capter des profondeurs différentes du spectre psychique selon la mobilité de l'attention. En usant du son et du silence, comme soutien pulsant, elles ont exploré cette mobilité, réalisant qu'elle offrait des possibilités méconnues, permettant à la conscience d'accéder à des dimensions d'elle-même jusqu'alors ignorées. Elles ont dessiné les cartes de cette exploration, mémorisé les étapes et les difficultés de l'aventure, et mis au point des modes de transmission. Ceux-ci ont traversé les siècles, constituant un témoignage humain d'autant plus exceptionnel qu'il est fort discret, tenant à la nature essentiellement
orale et initiatique de ces traditions.
Pour une approche occidentale moderne, la difficulté réside dans le fait que ces arts témoignent d'un langage souvent énigmatique, qui peut nous paraître ésotérique, mythique ou religieux. Mais, si l’on prend les lois de la résonance comme traductrices, l'énigme s'éclaire comme par enchantement, révélant - sous diverses formes poétiques - un principe unique d'une grande simplicité, évident pour quiconque a une expérience intime de la musique. |
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De plus, ce principe est parfaitement accessible à notre pensée moderne affirmant, elle aussi, la nature vibratoire de toute matière. Si ces divers arts se présentent dans des espaces culturels, a priori étrangers les uns aux autres, ils témoignent pourtant d'une unité remarquable, partageant le même point d'ouïe sur la place de l'homme dans l'univers. Ainsi, depuis les profondeurs de la matière jusqu'aux raffinements les plus subtils de l'âme humaine, la résonance constitue la trame du monde, comme de la sensibilité; l'écoute est l'art de surfer sur l'onde et d'en découvrir de nouvelles perspectives. D’aventures, l’écoute offre la possibilité de traverser à l'oreille les frontières culturelles les plus éloignées pour y entendre un geste commun, celui de se mettre à l'écoute de cette pulsation intime du vivant qui permet de passer de la sensation d'être séparé à celle d'être relié.
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POUVOIR DU SON
Maharadj de Kampur, maître indien du yoga de la résonance, affirme que le son agit pour l'esprit comme l'eau pour le corps et préconise le chant quotidien comme pratique d'hygiène psychique. D'essence temporelle, l'expérience du son permet à la conscience de quitter la fixité de son cadre réflexif ordinaire pour retrouver la dynamique pulsante de son propre flux. En synchronisant fonctions psychiques et physiques dans une attention fluide et sensible, cette pratique invite au geste intérieur où dedans et dehors retournent leurs coordonnées.

La cochlée
Cette spirale, si semblable à celle du coquillage, est une photo de la cochlée,
organe nerveux baignant dans le liquide de l'oreille interne qui sert à
transmuer les vibrations en perceptions sonores. |
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À cet instant, la conscience passe d'une position sourde - où le corps est vécu comme poids de matière, et la conscience comme isolée et séparée - à une position d'écoute ouverte - où le corps est vécu dans la légèreté audacieuse du souffle, la sensibilité entrant en sympathie spontanée avec ce qui l'entoure. Cela est rendu possible par la façon dont la résonance suspend l'expérience habituelle du temps linéaire pour introduire un temps pluriel, pulsatile, harmonique, entrelaçant des vitesses rythmiques différentes parfaitement emboîtées, des mises en boucle, des suspensions, des inversions temporelles, des condensations.
L'art musical est un art du temps psychique qui permet de dilater ce temps aux dimensions les plus vertigineuses tout en le concentrant sur les instants les plus infimes. Agissant comme une sorte de zoom temporel, l’art musical permet à la conscience de se glisser dans l'interstice du temps, du souffle, des pensées, pour y découvrir l'immensité au sein de laquelle tout cela a lieu et qui constitue la trame de tout : le royaume de la résonance.
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Se sentir relié, c'est aussitôt participer de façon sensible à notre milieu, où notre simple présence suffit à exercer son influence, qui doit alors être assumée. L'écoute est un geste impliquant. Selon la perspective traditionnelle, la responsabilité est vertigineuse puisque le son est l'interface entre le monde et Dieu qui créa en usant de sa voix. Selon ce point d'ouïe, toute matière est intimement cette voix. Apprendre à écouter, c'est pénétrer dans cette intimité de la création où les formes deviennent des forces, les pensées des possibilités créatrices, les sentiments leur donnant couleur, profondeur et promesse de fruits, un monde brillant aisément des reflets du divin. Les yogin expérimentés rappellent que le monde intermédiaire présente plusieurs risques. Par exemple, tout ce que l'on y pense s'y matérialise aussitôt, avant même de s'en rendre compte, donnant jusqu'à l'illusion temporelle d'y être depuis toujours ! Et le risque de se tromper de réalité est finement conté par ces sages.
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La profusion créatrice du monde intermédiaire est naturellement mise en ordre par le pouvoir du son, c’est le secret des nada-yogin transformant alors cette dynamique en pouvoir de concentration. C'est là aussi que la question éthique de l'usage de ce pouvoir se pose, en corrélation avec l'approfondissement de la notion d'écoute qui n'implique pas seulement soi, mais les autres, la communauté des êtres sensibles. Cette transmission de la responsabilité concerne le coeur de l'initiation, que des siècles de tradition ont façonné comme l'écrin de leur véritable trésor.
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