EN QUÊTE DE LA PAROLE, QUI DEPUIS TOUJOURS, PARLE DE MAINTENANT
HUMAIN FAISANT
par Dominique Bertrand
troubadour, citoyen du monde
ÉCOUTER LE RÊVE
Au XIIº siècle les troubadours "inventèrent" l'Amour et rêvèrent du Graal en une profusion d'images merveilleuses. Au XXIº siècle, le Graal est plein de pétrole et l'amour est devenu une marchandise: le réveil est abrupt... Peut-être serait-il temps d'écouter le rêve: il pourrait bien avoir un sens.
Selon la légende, c'est Joseph d'Arimathie qui, de la Judée jusqu'en terre de Bretagne, apporta le Graal.
Qui est donc ce Joseph ? Celui qui décloua Jésus de la croix.
Si nous voulons comprendre quelque chose à ce curieux alliage entre tradition celte et tradition chrétienne (dont les occidentaux sont pourtant les héritiers), il faudrait sans doute commencer par déclouer Jésus de la croix.
DANS L'IMAGERIE
... D'abord déclouer Jésus de la croix, ensuite réaliser
comment les symboles nous collent à la peau.
La confusion entre chair et verbe pourrait se révéler cannibale à l'heure du verbiage tout-médiatique.
Puis, ouvrir Peire d'Auvergne:
"Que l'on s'essaie à chanter avec quelques mots serrés et clos, qu'on ne craint pas ainsi de malmener"
Ceux qui craignent de malmener les symboles risquent de contempler longtemps encore ce cadavre sanglant, figé dans l'inconfortable posture d'un symbole cruciforme.
Malmenons donc, et sans crainte...
La quête du Graal est au prix d'un tournoi infini: celui que la parole mène contre la parole, pour la Parole.
+ + + . . DÉCLOUÉ
Prendre le recul de l'humour avec les symboles peut tourner à l'humour
noir. Vingt siècles viennent de s'écouler à l'ombre d'un
homme cloué au symbole de l'addition. À l'aube du XXIº
siècle, le signe de la croix régit ainsi les cours de la bourse
à la vitesse de la lumière.
La dégradation des symboles n'empêche pas leur remarquable efficience: clouer en un éclair l'humanité entière à l'envers de ses rêves ! Rappelons- nous simplement que Jésus dut être décloué, afin de pouvoir ressusciter dans une posture moins sanglante.Quel Joseph d'Arimathie viendra nous déclouer de cette croix ? Merlin conseillerait de goûter à la dive bouteille de Maître Rabelais.
L'OEUVRE
Oeuvrer pour la Fin du monde. L'Aventure commence avec Merlin, et une table ronde. Invitons donc tous les siècles à la table; ils ont sans doute bien des choses à se raconter.
Que dirait aujourd'hui Giordano Bruno à Stephen Hawkins ? Depuis quelques temps, les chamans sont à la mode. Dans le métro de Paris, on peut entendre de jeunes parisiens jouant du didgeridoo (qui est le plus vieil instrument de musique de la planète), pendant que des ethnologues africains viennent étudier les moeurs des paysans français. Voilà que les permutations des siècles s'accomplissent.
Qu'en penserait donc Merlin ?
Que la
fin du monde a commencé au début du monde.
Cela fait longtemps que plus personne n'est capable de contenir tout le savoir
du monde, multiplié par lui-même tous les trois jours sur la Toile
électronique... Il faudrait aujourd'hui bien plus d'une vie à
un spécialiste pour lire tout ce qui concerne sa propre spécialité.
Dans un univers fini, associer la notion d'accroissement du savoir à
celle de diminution de l'ignorance est légitime. Mais dans un
univers "en expansion" cette logique permute: l'accroissement du
savoir s'accompagne nécessairement d'un accroissement de l'ignorance.
Franchirions-nous ce siècle, conduits par des aveugles fascinés
par la vitesse de la lumière ?
Notre siècle défie la vitesse de la lumière tout en croulant
sous le poids de son propre passé, remettant son avenir à une
caste d'experts qui font chaque jour la démonstration éclatante
de leur aveuglement. Il serait peut-être temps d'en appeler à une
nouvelle sorte d'expertise: celle de la poésie. L'art poétique
est un art de la mémoire immédiate: mémoire de cette parole
qui parle sans cesse au fond de nous, et qui, parlant, nous fait être.
Oeuvrer... Travailler cette parole afin de l'extraire de la gangue du temps: déconsteller les éléments du passé de leur pétrification pour les reconsteller autrement, donnant ainsi une chance au futur de n'être pas la répétition absurde de ce qui fut.
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