ÉCOUTER L'ÉCOUTE
Conférence prononcée par Dominique BERTRANDà l'Université de la Sorbonne, Paris 1999
lors du Colloque L'Inconscient et sa musique
réalisé par Alain DIDIER-WEILL
INTER ou TRANS-SUBJECTIF ?
Considérons cet événement: un musicien joue en présence d'un public. L'un et l'autre écoutent le déploiement d'un espace-temps musical spécifique, polarisé d'une part par la présence du musicien et d'autre part, par la présence du public. Cette polarisation crée un champ intersubjectif dont la manifestation musicale semble constituer l'enjeu essentiel.Si le public écoute la musique qu'il reçoit, si le musicien écoute la musique qu'il produit, l'un et l'autre sont, quant à cet acte d'écoute, dans une position réciproque complémentaire qu'il importe de préciser.
Au-delà de la distinction première et relativement triviale entre les fonctions d'émission et de réception qui constituent le mode minimal de l'intersubjectivité, il est une autre dimension, plus subtile, plus profonde, et bien plus délicate à analyser, que je nommerai trans-subjective.
Le musicien n'écoute pas la musique,. il écoute l'écoute. du public
car c'est en elle que la musique prend corps.
L'importance de cette dimension me fut progressivement révélée par l'expérience de la scène et maintes fois confirmée lors d'échanges avec d'autres musiciens qui réagirent tous avec un vif intérêt à cette affirmation volontairement provocante et condensée: Le musicien n'écoute pas la musique, il écoute l'écoute du public car c'est en elle que la musique prend corps.
Si, pour la plupart, ces musiciens n'avaient jamais explicitement pensé leur expérience en ces termes, leur acquiescement spontané à cette proposition, la profondeur des échanges provoqués à partir d'elle, me confirmèrent qu'il y avait là une piste de réflexion plutôt féconde, qui peut largement déborder les limites du champ proprement musical.
Une autre expérience personnelle, plus ancienne - j'avais alors seize ans - et qui fut probablement déterminante quand à mon intérêt pour la musicothérapie, fut éclairée après-coup par cette proposition de "l'écoute de l'écoute". Je venais de découvrir une oeuvre du groupe Pink Floyd, appelée Saucerful of secrets, que j'avais écouté plusieurs fois déjà lorsque je reçus la visite d'un ami. Connaissant ses goûts musicaux fort éloignés des miens, je lui proposais néanmoins d'écouter cette oeuvre, lui faisant part de mon enthousiasme. Au cours de l'audition, je fus peu à peu impliqué dans une expérience émotionnelle d'une intensité et d'une qualité exceptionnelles dont je "savais" intuitivement qu'elle était simultanément partagée par cet ami. À la fin de l'oeuvre, nous restâmes l'un et l'autre dans un profond silence de plusieurs minutes avant d'oser prendre la parole, au risque de briser cet état de grâce et de nous confirmer mutuellement la qualité exceptionnelle de ce qui venait de se passer.
Aujourd'hui, je nommerai ainsi cette expérience: ce n'est pas seulement la musique que nous écoutions, mais l'écoute de l'autre, ouvrant ainsi un champ de réceptivité trans-subjective en abîme où l'oeuvre musicale pouvait alors prendre une profondeur jusqu'alors insoupçonnée et bouleversante.
Plus tard, responsable de groupes en musicothérapie, j'eus la possibilité d'approfondir cette question du champ trans-subjectif lors de diverses séances d'audition musicale où j'expérimentais la chose suivante: proposant une oeuvre que je croyais bien connaître, j'étais souvent surpris de l'apprécier de façon fort différente, comme si la réceptivité du groupe influait sur ma propre réceptivité, me rendant parfois fort désagréable un passage que jusqu'alors je trouvais splendide, ou inversement. Je compris peu à peu que ce que je croyais être un lieu intime, celui de ma sensibilité personnelle, pouvait être visité en secret par d'autres ou, pour le dire autrement, qu'il participait d'un champ d'interférences constitué par les autres sensibilités éveillées et mises en résonnance par l'évènement musical. Une étrange découverte de l'altérité intime, que Rimbaud revendiquait lorsqu'il disait: "Je est un autre".
Une étrange découverte de l'altérité intime.
Je compris peu à peu que ce que je croyais être un lieu intime, celui de ma sensibilité person-nelle, pouvait être visité en secret par d'autres...
D'une certaine manière, avant même que les participants ne témoignent par la parole de leur appréciation de cette oeuvre, j'avais capté en direct des informations précises, quoique difficilement analysables, quant à la qualité groupale de cette expérience. La plupart du temps, les témoignages venaient confirmer cette impression personnelle, encourageant mon intuition, qu'il est possible de développer une écoute consciente de l'écoute de l'autre.
LE PETIT RENARD ET LE GRAND CONSEIL
Cette écoute
de l'écoute.est bien
une des dimensions fondamentales de l'efficience thérapeutique.
Je suis conscient de m'engager là sur un terrain délicat où la notion de télépathie risque de brouiller la possibilité d'interpréter simplement la question soulevée ici. Mais l'importance que cette dimension a pu prendre dans ma pratique thérapeutique m'oblige à tenter d'en rendre compte, même si je me sens encore bien incapable de l'analyser clairement. J'espère au moins pouvoir en dégager quelques pistes de réflexions que nous pourrons approfondir plus tard. Avant d'en venir là, je vais relater une des nombreuses expériences qui, lors de séances de musicothérapie, m'ont confirmé dans l'idée que cette écoute de l'écoute est bien une des dimensions fondamentales de l'efficience thérapeutique.
J'étais alors relativement débutant dans ma pratique quand une patiente, préoccupée par sa possible stérilité, me raconta un rêve où une enfant âgée de trois ans risquait d'être écrasée par un véhicule fou. La précision de l'âge de l'enfant me poussa à lui demander si un évènement spécifique avait pu, trois ans auparavant, jouer un rôle important pour elle. Elle réfléchit quelques instants, avant de me répondre qu'elle ne voyait rien de particulier. J'abandonnais donc cette piste et lui proposais, comme nous l'avions prévu, un temps d'écoute musicale. Au cours de l'audition, j'entrais dans un état de rêverie légère, au cours de laquelle j'eus la vision fugace d'un petit renard roux. Lorsqu'ensuite je lui demandais de partager son expérience, elle resta fort évasive me donnant à penser que cette musique n'avait pas beaucoup touché sa sensibilité.
J'étais fort embarrassé par cet état de fait, ne sachant pas comment avancer, quand mon attention fut attirée par le sac à main qu'elle venait de prendre pour y chercher un mouchoir, et dont elle me présentait le rabat orné d'un petit renard en cuir repoussé. Intrigué par la coïncidence, j'orientais son attention sur le sac, dont elle me dit qu'elle l'avait acheté lors d'un voyage dans les pays nordiques, trois ans auparavant. La mention des trois ans appela évidemment mon attention, surtout lorsqu'elle ajouta, (semblant s'en souvenir soudain) qu'il s'agissait de son voyage de noces !
Elle venait me voir avec la peur d'être stérile et, dix minutes auparavant, il semblait qu'elle avait oublié la date de son mariage ! À partir de là, le petit renard nous fut d'une aide précieuse, métaphore de ce qui passe, malgré soi, lorsque le champ de l'écoute réciproque est irrigué de la dimension musicale.
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C'est à l'occasion de la rédaction de cette conférence que, intrigué par le nom du renard, j'ai appris qu'en ancien allemand il signifiait: regin-hart: un puissant conseil. J'ai en tout cas vérifié ce jour-là, sa subtile efficience.
DIALOGUE ET RÉSONNANCE
La notion de champ utilisée ici veut rendre compte de deux dimensions étroitement impliquées. L'une est intersubjective, de nature dialogique, diachronique donc, et consciente. Je tente de nommer l'autre trans-subjective, terme qui veut rendre compte d'un mode de communication assez mystérieux, fonctionnant en synchronie, et qui semble constituer le milieu ambiant, en quasi totalité non-conscient, de toute communication dialogique consciente.
Il est remarquable que, à la différence de l'échange langagier nécessairement alterné (deux personnes ne peuvent se parler en même temps), la communication musicale se fonde justement sur la possibilité de parler simultanément. Cette distinction permet d'approcher la dimension paradoxale de ce qui se passe dans le champ trans-subjectif lors d'une écoute musicale.
À la différence de
l'échange langagier néces-sairement alterné, la com-munication musicale se fonde sur la possibilité
de parler simultanément.
L'exercice langagier, s'inscrit dans le temps historique...
L'exercice musical, place celui-ci dans le milieu ambiant d'un.temps-autre
Cette même distinction implique deux formes de relation au temps. Ainsi, l'exercice langagier, de par la nécessaire alternance émission-réception, dialectique-dialogique visant à une possible (mais aléatoire) résolution des tensions.
L'exercice musical, organisant le temps selon les lois de la résonnance, place celui-ci dans le milieu ambiant d'un temps-autre qui, échappant à l'histoire et ses vicissitudes, nous fait goûter ici et maintenant la saveur de l'accomplissement, de l'épanouissement, de l'achèvement.
Quelles sont donc ces "lois de résonnance" ?
Rapidement dit, deux systèmes oscillants, entrant en résonnance, engendrent un champ qualitatif spécifique, caractérisé par une mise en boucle de la causalité. Ces systèmes co-interviennent simultanément l'un sur l'autre, en fonction de l'homéostasie résonnante, l'un et l'autre transcendés par ce champ qui semble alors les gouverner. On dit bien entrer en résonnance lorsque, engendrant ce champ, on se trouve à l'instant même immergé en lui.
Ce qui, dans l'implication langagière, est de l'ordre du cercle vicieux devient, dans l'implication musicale, l'eau-mère où l'oeuvre vient prendre corps.
Cette boucle est, du point de vue logique, la boucle de l'auto-référence. Il serait un peu long de développer la question ici, mais à titre de provocation j'aimerais la condenser ainsi. Ce qui, dans l'implication langagière, est de l'ordre du cercle vicieux (la boucle de l'auto-référence, c'est-à-dire une cause qui soit cause d'elle-même) devient, dans l'implication musicale, l'eau-mère où l'oeuvre vient prendre corps.
Dans le registre parlant, le cercle vicieux est vide. Dans le registre chantant non seulement il est plein, mais il déborde. Voilà deux façons d'aborder la question du trou, en se souvenant que c'est en se penchant sur un trou d'eau qu'il arriva à Narcisse ce qui lui arriva...
Pour cette femme, qui a peur d'être stérile et qui a oublié la date de son voyage de noces, futur et passé semblent perdre toute consistance. Peut-être se tient-elle sans le savoir dans le cercle d'une parole viciée, stérile, semblable à ces trous noirs de l'espace qui avalent tout, la lumière comme le temps. Son temps lui échappe. Mais, grâce au montage thérapeutique, elle m'a situé à l'endroit où cela lui échappe, et moi je n'y échappe pas: une vision fugace, un clin d'oeil, du sens...
Ainsi l'expérience musicale permet-elle à ce trou, dans la parole stérilisante, de se révéler soudain fécond d'une ruse de renard: un sens potentiel, c'est-à-dire un os à mordre, suffisamment résistant pour sentir à nouveau passer le temps, et se rappeler que le futur commence maintenant.
Je n'ai pas le fin mot de l'histoire, des conditions extérieures à ce travail ayant forcé cette personne à continuer sa démarche ailleurs. Mais si enfant il y eut depuis, je lui souhaite toute la sagesse subtile du petit renard.
Ce champ de résonnance n'a évidemment pas besoin de musique pour se manifester, et je suis sûr que beaucoup ici pourraient témoigner d'expériences analogues, où la musique est manifestement absente. Mais il me paraît intéressant de considérer, au moins à titre d'hypothèse, que ce champ est de nature musicale, et que c'est de lui que la créativité musicale émerge. Si la plupart du temps nous en ignorons la présence, la musique favorise sa possibilité d'émergence à la conscience. Chaque note est actualisation sonore de cette présence potentielle, et la multitude des rapports vibratoires d'une oeuvre musicale y ouvre des perspectives et des profondeurs singulières.
TEMPORALITÉ MUSICALE
Les lois.du rythme et..de l'harmonie, ainsi que les lois acoustiques. de résonnance, font que chaque élément d'une oeuvre musicale ren-voie à une unité sous-jacente qui les transcende tous, les situant dans son orbe.
On pourrait objecter à tout cela que la musique est d'essence temporelle, que les notes de la mélodie se succèdent, ainsi que les accords, et qu'elle n'est pas réductible à la synchronie et à ce mystérieux non-temps dont elle émerge.
Mais les lois du rythme et de l'harmonie, ainsi que les lois acoustiques de résonnance, font que chaque élément d'une oeuvre musicale renvoie à une unité sous-jacente qui les transcende tous, les situant dans son orbe. Comme si la musique nous permettait de situer la dimension diachronique en rapport permanent avec la dimension synchronique. Comme si elle nous permettait de situer la chaîne successive des évènements dans ce milieu ambiant qui échappe à la flèche du temps linéaire. Comme si elle nous autorisait, pour un temps, à nous situer dans un lieu de nous-même échappant à l'emprise et aux aléas du devenir, afin de jouir d'autant plus librement de ce déploiement temporel qu'il reste transparent à ses sources atemporelles.
Je voudrai terminer en anticipant sur le thème qui ouvrira, saintement j'espère, la journée de demain: la Voix Divine.
Lorsque "Dieu créa l'homme à son image, à son image Il le créa Mâle et Femelle". Remarquons la curieuse mise en boucle-miroir de cette phrase, qui nous alerte sur le fait que la dimension proprement sémantique s'inscrit dans une dimension rythmique et résonnantielle évidente, dont la figure, originaire s'il en est, est une boucle.
L'hébreu nous permet d'entendre les deux mots "mâle et femelle" ainsi:
Zakar, signifiant le mâle, signifie aussi la mémoire;
Nequivah, signifiant la femelle a pour racine le mot trou.
Rappelons-nous l'enjeu du sonore en ces instants génésiaques tout entiers pétris de la Voix-Parole qui les engendre.
Zakar, signifiant le mâle, signifie aussi la mémoire ;
Nequivah, signifiant la femelle a pour racine le mot trou.Rappelons-nous l'enjeu du sonore en ces instants géné- siaques tout entiers pétris de la Voix-Parole qui les engendre.
Le premier geste de l'homme est de nature acoustique: il parle, nommant les animaux. Le premier geste de la femme est de nature acoustique: elle écoute l'animal. Écoute-t-elle l'écho de cette nomination de l'homme, l'effet que cette nomination produit sur ce qu'il nomme ? Ou bien entend-elle le retour de ce que cette nomination ne peut nommer, le trou dans la Parole ? Large débat, et qui dépasserait certainement ici notre enjeu qui est celui d'un lien possible entre musique et thérapie.
Si nous faisons parler les mots, l'homme fut créé dans l'orbe d'un trou de mémoire, réver-sible en mémoire d'un trou.
Si nous faisons parler les mots, l'homme fut créé dans l'orbe d'un trou de mémoire, réversible en mémoire d'un trou. Dieu aime, semble-t-il, jouer avec l'anneau de Moebius mais la musique, et la dimension psychique dont elle témoigne vivement, peut retourner l'anneau et le déployer dans une troisième dimension. Le trou de mémoire peut alors être entendu de la même façon que l'expression "Un trou d'eau". Non plus un trou dans la mémoire, mais un trou pour la mémoire, un trou d'où la mémoire émergerait. N'oublions pas Narcisse.
Ce trou échappe à la parole, car il la fonde, et elle, dans sa profusion, l'occulte. (C'est un cas typique de transposition du principe d'incomplétude de Godel). Mais le trou ne peut échapper totalement au musicien, car c'est depuis ce trou qu'il fait apparaître, tel le lapin du chapeau, l'oeuvre musicale.
Et si ce musicien-là sait mesurer très précisément la valeur des silences, il sait que la musique est une parole qui, pour accéder à ses dimensions les plus hautes, doit savoir rester transparente à sa propre source. (Dans ses dimensions les plus basses, elle sert aussi, évidemment, à boucher le trou ou plus exactement s'acharne à le rendre imperceptible. Il y a aussi de l'éthique dans le chemin d'un créateur).
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ART ET THÉRAPIE: LE RITUELLe lien entre musique et thérapie est ancestral et universel dans l'histoire des hommes, soyons donc humbles à l'égard de nos ancêtres. À la question, Musique et thérapie, quel lien?, eux répondraient certainement sans hésiter: le rituel. Le rituel c'est-à-dire l'organisation d'un espace-temps spécifique, chargé de valeurs symboliques renvoyant à la source atemporelle du monde, et jouant le rôle d'articulation entre tous les mondes.
Si nous sommes d'accord pour considérer comme un rituel le montage thérapeutique, les caractéristiques du fait musical telles que j'ai tenté de le montrer, me semblent en effet tout à fait appropriées à cette fin. (Il est d'autres caractéristiques qui permettraient d'approfondir la question de la conscience exponentielle, pour citer Bachelard, mais cela nous mènerait trop loin).Écouter l'écoute, voilà une formulation typique d'une mise en abîme, approchable de deux façons: soit la stérilité d'un trou de mémoire, soit la fécondité d'un trou source de toute mémoire.
Transposé dans la mise en scène biblique, écouter l'écoute pourrait être: Écouter le geste premier de la femme. Si ce qu'elle écoute, c'est ce qui se glisse, (comme un reptile, ou... un renard), dans les failles de la parole nominante, alors ce geste mérite d'être écouté, si l'on souhaite bien sûr y entendre quelque chose.
La présence de la musique prend aujourd'hui des proportions considérables dans nos sociétés malades de la nomination, et de la consommation. Cette ampleur pourrait être symptôme de ce que les failles semblent s'élargir dans les murailles de la citadelle verbale et qu'elles donnent directement sur l'abîme.
Parole et musique nous permettent de jouer, dans deux perspectives différentes, la partition d'un mystère, qu'après René Char, nous pourrions nommer l'allègement de l'abîme. Ici, le lien entre musique et thérapie a alors la même fonction que le lien entre parole et thérapie: diffracter l'abîme, afin de le rendre vivable, et, pourquoi pas, dansant...
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