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L'OFFRANDE DES RYTHMES

Le chamanisme a le privilège de nous renvoyer loin dans les mémoires ancestrales, aux temps où les arbres, les sources, les vents et les animaux parlaient : le temps des mythes. Comme pour toutes les traditions des Arts de l'Écoute, le chamanisme pose le son comme la substance la plus précieuse de l'univers, puisqu'elle sert d'interface entre le monde visible et le monde invisible. Matière première du chaman, le son de sa voix, celui de son tambour et de ses clochettes, sont autant d'éclats de cette substance dont les esprits raffolent et que le chaman leur offre en sacrifice, en échange de leur action bénéfique.

Tout le chamanisme pourrait ainsi être réductible à une vaste économie d'échange poétique entre les deux mondes, dont les chants et rythmes ancestraux constituent les articulateurs. Mais ceci n'est tenable qu'à condition de considérer une poésie censée avoir des effets sur le réel, une parole s'adressant - par delà la conscience - aux strates les plus profondes de l'inconscient, et capable de le mettre en mouvement. Une poésie opérative. Mais aussi une poésie tragique, car il ne faut pas oublier que le chamanisme, confronté aux puissances mimétiques du monde animal, est un monde de combat spirituel, semblable à la vie des chasseurs-cueilleurs que furent, un jour, nos ancêtres.

 

Le chaman entre les mondes
Comparer cette représentation d'un chaman amérindien avec la photo ci-dessous, représentant le Dieu Kernunos de la tradition celtique. Qu'il soit d'Amérique, d'Europe ou d'Asie, c'est de savoir participer des autres règnes de la nature que le chaman tient sa place, ambivalente, d'interface entre les mondes.

Chaman de Sibérie
Vêtu de son habit rituel et tenant son tambour, qui est aussi sa monture pour voyager dans l'autre monde, son Cheval céleste
 

 

L'ARBRE-TAMBOUR

Définir les limites du chamanisme est impossible, vu que ce terme d'usage universitaire recouvre des centaines de pratiques différentes propres aux peuples premiers, depuis l'Australie à la Terre de Feu en passant par la Sibérie et le Groenland. La grotte des Trois Frères en Dordogne semble montrer que nos ancêtres pratiquaient le chamanisme, et bien des traditions populaires européennes (contes et fêtes saisonnières) en gardent des traces précises. Mircea Eliade y reconnaît partout la présence de l'Arbre Cosmique chargé de relier le ciel et la terre, celui que l'apprenti chaman du Népal doit grimper les yeux clos (aveuglé symboliquement), pour devenir maître du tambour que son initiateur a préalablement posé au sommet. Ne plus voir pour entendre est un aspect que l'on retrouve en de nombreux mythes grecs, comme celui de Tirésias ou d'Orphée (dont les origines chamaniques sont évidentes).

LE RETOUR DU CHAMAN

Il ne faudrait pas croire que le chamanisme est réservé aux périodes archaïques de l'histoire, vu qu'il témoigne d'une présence indéracinable, capable de s'adapter à l'univers urbain avec une plasticité incomparable (les banlieues de Mexico ou de Moscou sont aujourd'hui florissantes). Il peut même muter sous cette forme de néo-chamanisme que le mouvement Nouvel-Âge goûte particulièrement. Carlos Castaneda joua un rôle essentiel dans ce domaine : le témoignage de sa relation avec un Brujo Yaqui du Mexique influença des milliers de jeunes occidentaux dans les années soixante. Si les diverses formes de néo-chamanisme ressemblent souvent à une caricature, elles témoignent d'un des effets de la mondialisation et de la souplesse avec laquelle la tradition la plus ancienne peut prendre les habits du siècle. L'engouement soudain des adolescents modernes pour le djembé africain et le didgeridoo australien (trompe rituelle aborigène impliquant la technique du souffle continu, considérée par certains comme le plus ancien instrument de la planète), témoigne clairement du fait que le chaman n'est pas si loin que l'on pourrait croire.

 

 

 

 

 

L'Arbre cosmique

Version mexicaine de l'Arbre cosmique formé, comme le Caducée d'Hermès, de deux serpents entrelacés.

 


 

 

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