En QUÊTE DE LA PAROLE...
L'Âne Musicien
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par Dominique Bertrand
C'était un après-midi d'automne à Paris, dans ce quartier de Buci qui ressemble tant à un village. Il faisait frais et humide et je marchais comme on marche à Paris, vite et préoccupé. Au détour d'un carrefour, je m'arrêtais soudain touché d'une grande bouffée de musique, une sorte de large spirale nostalgique d'accordéon lointain. Je ne voyais pas d'où cela venait et j'eus une hésitation, me demandant tout à coup si j'étais vraiment si pressé...
Je m'avançais vers l'invisible sérénade... Je n'aime pas particulièrement l'accordéon d'habitude, mais il y avait là un je-ne-sais-quoi qui m'attirait, quelque chose de vaste et profond, une grâce...
Il était là, debout près du trottoir...
petit et mince, légèrement déhanché, son visage aux yeux clos penché: abandonné sur son instrument, comme endormi, rêvant du bout des doigts sur ce grand soufflet sonore d'où jaillissaient de grandes gerbes d'espace dansant...
Son pied marquait le rythme sur le bitume et ses bras s'ouvraient larges, généreux, pour embrasser d'un geste la rue, les passants, les immeubles, le ciel...
Et tout ceux qui passaient par là s'arrêtaient, visiblement saisis. Comme si tout autour de lui l'espace avait changé de qualité, abolissant soudain les griffes de la fatigue, réveillant en chacun un souffle aussi vaste que celui de son drôle d'instrument, poitrine bruissante de mélodieuses promesses ailées.
La musique était belle, large, tournante, une sorte de valse slave pleine de sève et de songes qui invitait invinciblement le coeur à danser...
Lui faisait corps avec elle avec une passion contenue, concentrée, rayonnante.
Et c'était très émouvant cet évident contraste entre la frêle silhouette et la vaste musique, toute cette rue avec tous ceux qui la peuplaient, le marchand de fleurs, l'ivrogne, la petite vieille, les badauds, tous
suspendus à la minuscule danse de ses doigts sur l'ivoire.Qu'avait-il fait de nous?
D'un même geste il nous avait pris en otages, et délivrés! Délivrés de nous et rendus à nous-mêmes; ravis à nos âcres solitudes pour nous lier à une solitude plus ardente, profonde, ancestrale et unique... plus humaine...
Et nous étions là, stupéfaits tout à coup d'être humains.
Lui rêvait debout une prière agile, absent, ivre d'absence; tellement ailleurs que c'en était impudique de le regarder là, battant du pied sur le sol, basculant d'un léger coup de hanche tout une rue de Paris dans l'Ailleurs.
Impudique oui. J'imaginais que si son accordéon était devenu invisible et silencieux, audible seulement pour lui, le spectacle qu'il nous offrait serait soudain insupportable: il épousait tellement son rêve qu'il en était plus que nu!
Il n'avait pourtant rien d'exhibitionniste dans son attitude, mais un tel dépouillement d'âme sur la voie publique eut été intolérable sans la présence transfigurante de la musique. Car la musique abolissait aussi l'intolérable, et exhaussait toute la matière humaine à sa plus haute simplicité, où chacun, quel qu'il soit, pouvait se reconnaître.Quelques mois plus tard, je lisais parmi les contes des frères Grimm l'histoire du "Petit âne": Le jeune prince, malgré le maître de musique qui voulait l'en dissuader, voulut apprendre à jouer du luth. Il y mit tant de coeur qu'il finit par égaler son maître! Mais un jour il vit, pour la première fois, son reflet dans l'eau de la fontaine, découvrant ainsi ce qu'il ignorait depuis toujours: qu'il était un âne!
En proie à la plus grande tristesse il quitta le royaume et erra de par le monde, jusqu'à un château dont la musique lui ouvrit les portes. Là il rencontra l'amour qui le dépouilla, à l'instant, de son apparence animale, révélant un jeune homme de grande beauté!
J'ai connu des rêveurs sans accordéons, tellement dépourvus dans la nudité de leur rêve que la morale publique se hâta de les vêtir de force... peau d'âne ou camisole...
J'ai connu des ânes qui crurent à leur reflet,et qui dans la fascination de l'image s'appliquèrent à se comporter, à penser, à jouir comme des ânes...
Aux uns comme aux autres il manquait la musique, c'est-à-dire l'art de distiller la solitude: de la creuser jusqu'à son intime noyau qui, mystérieusement, appartient à tous ou à personne.
S'il est des miroirs pour les yeux, de cristal ou d'eau pure, il en est d'autres pour l'oreille, ciselés dans le son. Les premiers révèlent ce qui est, dans la pleine lumière du jour; les seconds sont pour l'obscur et témoignent de ce qui peut être. Car l'art de l'écoute ne se contente pas du jour, mais aspire à la source du jour, qui est un frémissement de pures ténèbres.
Apprendre à jouer du luth, c'est apprendre à jouer de ce qui ne se voit pas, et toucher la corde qui vibre c'est toucher à la nervure même du temps invisible: secret de la gestation.
S'il nous bouleverse, c'est que l'accordéon nous rend, d'un souffle, notre mémoire princière. En deçà de nos faces d'ânes ordinaires, il nous rappelle ce que vraiment nous sommes: Humains... c'est-à-dire Promis...Et... qu'entre mémoire et promesse il faut savoir tendre juste le fil pour qu'au premier souffle, il vibre.
Le temps d'une ritournelle, l'ivrogne avait perdu son masque d'ivrogne, la vieille son masque de vieillesse, le marchand son masque de commerce. Chacun avait retrouvé son intime visage sous les traits endormis d'un enfant aux oreilles d'âne et aux ailes d'accordéon, dont les doigts dansaient, à fleur de mémoire, pour sa promise aux yeux clairs.
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